Née vers 1945, Bignona, Sénégal
Décédée en 2026 au Sénégal, où elle vécut et travailla tout au long de sa vie.
Il est des artistes dont l’œuvre semble ne pas naître d’eux, mais d’un ailleurs. Seyni Awa Camara était de ceux-là. Enfant de Casamance, elle grandit au rythme du feu et de la terre, initiée très tôt par sa mère potière aux gestes anciens du modelage. Mais ce savoir ne fut qu’une porte : ce qu’elle sculpta plus tard ne venait ni du monde visible ni de la seule tradition.
Un jour, elle disparut avec ses deux frères dans la forêt. Ils s’enfoncèrent dans les feuillages, et le monde ne les vit plus. « On était cachés par les génies de Dieu », disait-elle. « Ils nous ont appris à travailler la terre. » Lorsqu’elle revint, elle n’était plus la même. Son regard portait l’ombre d’une initiation secrète, et ses mains, désormais, façonnaient ce que les yeux ordinaires ne percevaient pas.
Depuis ce passage, elle façonna chaque jour des êtres surgis de l’invisible : des femmes aux ventres pleins, des créatures hybrides, des esprits d’argile nés de rêves, d’observations, de murmures venus du fond du monde. Certaines œuvres s’élèvent jusqu’à deux mètres, comme si la terre elle-même cherchait à se dresser pour parler. Chaque forme semble habitée, traversée par une mémoire plus vaste que la sienne.
Sa maison, elle, n’était pas un atelier : c’était un sanctuaire-théâtre, sans scène ni rideau, où s’animaient des présences venues d’ailleurs — créatures ambivalentes, bénignes ou sombres, fascinantes, inquiétantes, comme soufflées par les esprits de son monde intérieur. Là, tout respirait le sacré. Il n’y avait ni ordre, ni hiérarchie, seulement une coexistence étrange et dense entre le beau et le difforme, le familier et le dérangeant.
Ces figures n’étaient pas là pour plaire. Elles racontaient ce que l’on préfère ignorer : l’indifférence envers les ancêtres, la douleur silencieuse des femmes, la vérité brute des corps et des âmes. Elles portent en elles une langue archaïque, que seule la terre comprend.
Seyni Awa Camara ne sculptait pas des formes : elle libérait des présences. À travers l’argile, elle invoquait, elle révélait. Son œuvre est un chant silencieux offert aux esprits, une liturgie d’ombres et de matières. Une langue d’argile pour dire ce que les mots effacent.
Collections
The National Museum of Art Norway, Oslo, Norvège
Fondation Cartier pour l'Art Contemporain, Paris, France
Fondation Louis Vuitton, Paris, France
Fenix, Pays-Bas