En 1989, l'exposition Magiciens de la Terre présentait 100 artistes des cinq continents. Ce fut la première exposition véritablement mondiale. Elle a alors suscité de vives polémiques, elle est devenue légendaire. Elle montrait aux pays occidentaux que l'art contemporain existait en dehors d’eux-mêmes. Ainsi, la maison peinte de la femme Ndebele d'Afrique du Sud, Esther Mahlangu, faisait face à la monumentale peinture murale de l'Anglais Richard Long. Les peintures et sculptures vaudou du béninois Cyprien Tokoudagba, ou encore les aloalo du sculpteur malgache Efiaimbelo, côtoyaient celles des artistes Claes Oldenburg, Christian Boltanski et Mario Merz. Cette présentation, sur un pied d'égalité, d'œuvres d'artistes occidentaux et non occidentaux a permis une vision d'œuvres extrêmement diversifiées. L'exposition annonçait une nouvelle histoire de l'art.
La diversité, la spécificité et la singularité des œuvres présentées dans cette exposition se prêtent par leurs contenus, leurs sens et leurs connaissances à l'idée de dresser une carte imaginaire définissant trois espaces: Territoire, Frontière, Monde qui désignent des intensités plutôt que des catégories.
Le Territoire enveloppe des œuvres qui ont rapport aux forces terrestres liées à une culture spécifique. Ces forces peuvent être religieuses, rituelles ou sociales. Relèvent du Territoire des créateurs qui œuvrent à l'intérieur d'une tradition. Les aloalo d'Efiaimbelo, les peintures d'Esther Mahlangu du KwaNdebele en Afrique du Sud ou celles de Cyprien Tokoudagba en sont des exemples puissants.
Le Monde est davantage du côté du signe, de ce qui circule et se partage. Relèvent du Monde des créateurs tels que les Congolais Bodys Isek Kingelez et Chéri Samba, l’Ivoirien Frédéric Bruly Bouabré ou encore le Malien Amadou Sanogo, qui œuvrent selon des concepts transculturels, en utilisant des objets ou des iconogrammes d’origines multiculturelles.
La Frontière inclut des artistes comme le Sierra-Léonais John Goba, le Tanzanien George Lilanga, le Congolais Moke ou encore le Béninois Calixte Dakpogan. Leurs œuvres se rattachent aussi bien aux puissances du Territoire qu'à celles du signe. On n’est donc jamais, de toute éternité, du Territoire, de la Frontière ou du Monde, mais sans cesse traversé par des intensités qui meuvent la pensée et la production de l’esprit.
Le MoMA de New York a récemment consacré des expositions personnelles à Frédéric Bruly Bouabré ainsi qu'à Bodys Isek Kingelez. Ce dernier, ainsi que la Sénégalaise Seyni Awa Camara, seront présentés cette année dans l'exposition internationale de la Biennale de Venise. Des pays non occidentaux y ouvrent de nouveaux pavillons, autant d'événements qui reflètent la nouvelle cartographie de la création et l'écriture d'une nouvelle histoire mondiale de l'art.
André Magnin